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Marins et Corsaires

CORSAIRES de la MANCHE
 

Matricule des Gens de Mer de GRANVILLE

     
 

La dernière campagne du lieutenant CANIVET, CORSAIRE GRANVILLAIS 1

Christophe Canivet
 

 
     


Role du Grand GRENOT de 1746

http://www.migrations.fr/legrandgrenot1746.htm


Frégate Corsaire semblable au Grand Grenot

Une frégate corsaire en 1745.
Dessin anonyme (entre 1744 et 1746), localisation inconnue


 

Le Grand-Grenot était une très belle frégate qui, dés sa construction achevée fit l'admiration des connaisseurs de Granville et de Saint-Malo : armée de 40 pièces de canon, elle mit à la voile le 5 mars 17452, pour aller rejoindre un convoi qui venait de quitter Saint-Malo, escorté de l'Anonyme et de la Sultane.

Michel Clément, beau-frère de l'armateur et excellent capitaine la commandait ; à son bord, se trouvaient 34 officiers et 393 hommes. Le capitaine Pierre-Joseph Régnier, qui s'était fixé à Granville après avoir dirigé la construction des forts de Chausey, commandait les volontaires et les soldats : un granvillais, l'abbé Le Sauvage, en était l'aumônier.

Le début de la course s'annonça mal. M. du Parc, qui avait assisté au départ du navire, venait de rentrer chez ses amis Lecrosnier, quand, nous dit M. du Coudray, on vint lui annoncer que «le convoi et les deux corsaires venaient d'arriver à Saint-Malo, fuyant, en déroute devant trois vaisseaux ennemis. Un autre navire qu'on pensait être le Grenot, avait été aperçu continuant sa route dans la direction des Anglais, dans les mains desquels il n'avait pu manquer de tomber.»

On juge de l'émoi que causa cette nouvelle, d'autant plus qu'un autre corsaire granvillais, La Rivande, qui entra sur ces entrefaites dans le port, n'avait pas vu la frégate. Même son de cloches de la part de la Couronne. Aussi, de tous côtés on s'inquiétait sur le sort du Grand-Grenot, quand, au bout de quatre jours d'anxiété, la population apprit avec une joie indicible que, s'avérant le fin marcheur que tout laissait supposer, il avait berné les vaisseaux anglais en les attirant dans une poursuite inutile, et que le 8 mars, le Grand-Grenot avait capturé, à 21 lieues de Guernesey, un gros bâtiment de 400 tonneaux, la Société, armé de 12 canons et de 10 pierriers, qui se rendait en Amérique, avec un chargement d’eau-de-vie, et le lendemain qu'il avait enlevé d'un convoi, à la barbe de cinq vaisseaux de guerre anglais, un vaisseau prétendu portugais, le San-Iago-San-José-y-Almas. Ces deux prises firent d'ailleurs quelques jours après, leur entrée au port de Granville, pavillon baissé.

Continuant sa course et gagnant l'Atlantique, le capitaine Clément découvrit une flotte qui revenait d'Amérique, convoyée par plusieurs vaisseaux. Il la suivit et réussit, le 17 mars, à prendre un bâtiment, puis le 1er et le 10 avril, deux autres navires, l'Aigle et la Résolution, transportant du tabac de Virginie et de Maryland, tombèrent en son pouvoir. Malheureusement ni l'une ni l'autre de ces dernières prises n'arrivèrent en France. Une frégate ennemie reprit la Résolution et l'Aigle, dont le lieutenant Jean Lecocq avait pris le commandement, assisté de Sennecy et de 3 matelots. Trompé par le brouillard, elle se jeta dans une escadre ennemie qui la captura.3

Pendant ce temps, le Grand-Grenot continuait la série de ses exploits. Il fit la chasse et vainquit un corsaire ennemi de 30 canons, dont la liquidation rapporta 276.000 livres. De jour en jour, sa réputation grandissait, car ses victoires se multipliaient. Aussi, quand il vint à Granville, le 25 avril, pour se faire radouber, il comptait à son actif, sept prises et deux rançons.

Reprenant la mer le 7 mai, le Grand-Grenot amplifia son action. Un de ses plus beaux faits d'armesse passa le 11 mai 1746. Il avait arraisonné ce jour-là et envoyé à Brest, la Greyhound1, navire de 150 tonneaux, qui venait de la Caroline, lorsque le surlendemain, un autre navire se montra à l'horizon, à 3 lieues environ sous le vent. «On mit le cap dessus, mais on reconnut bientôt un vaisseau de guerre de 70 canons; le corsaire français n'avait plus qu'à virer de bord, c'est ce qu'il fit et grâce à sa vitesse, distança après cinq heures de poursuite son adversaire et le perdit de vue. A ce moment, apparut un gros bâtiment ayant l'aspect d'un fort navire de guerre, que le Grand-Grenot résolut d'approcher, et après avoir réussi, engagea un combat homérique qui se termina par la défaite et la prise du navire anglais qui fut amené à Brest. Le Grand-Grenot avait tiré 5.000 coups de fusil et 600 coups de canon. Il avait perdu une quinzaine d'hommes, tués ou blessés, parmi lesquels le lieutenant Guillaume Canivet, qui avait eu une jambe emportée et était mort de sa blessure, et M. La Houssaie, le second, qui grièvement atteint, avait eu un œil crevé par un projectile.»

L'ennemi, un vaisseau de la Compagnie des Indes, le Newrunger, magnifique trois-mâts de 750 2 tonneaux. perdit 35 hommes, et sa liquidation produisit 355.000 livres.

Le Grand-Grenot remit, le 25 mai, le cap sur Granville, et en cours de route captura encore l'Elisabeth-Marthe et le Content, chargés de sucre, qui furent dirigés, l'un sur Morlaix, l'autre sur Brest ; le Middebourg, repris par l'ennemi et enfin l'Anne-Galley, avec laquelle il fit une entrée triomphale, le 17 Juin, dans notre port.

Le Grand-Grenot, préparant une nouvelle campagne, quitta Granville le 5 Juillet, mais n'alla pas bien loin. Surpris par le calme, les courants le poussèrent sur les rochers nommés les Moulières, où il resta engagé. On espérait cependant pouvoir le renflouer, quand, le 16, une forte tempête survint qui le détruisit totalement.

Navré de ce sinistre, le capitaine Clément renonça à la navigation, mais M. du Parc fit construire un troisième corsaire.3

***


L'étude des rôles d'équipage des marins de Granville nous permet de retracer la carrière de Guillaume CANIVET.4 Selon le rôle du Grand-Grenot5, il avait 36 ans, habitait Granville intra muros, et était engagé pour cette fois-ci en tant qu'interprète. Je dis «cette fois-ci» car précédemment, il avait assuré le commandement de bateaux de moindre importance et, comme on l'a vu dans le récit, la frégate avait à son bord plusieurs officiers susceptibles de prendre le commandement des navires qu'elle arraisonnerait.

L'âge et la description physique (taille moyenne, châtain) correspondant, il semble bien que, sur un quart de siècle, toutes les fiches au nom d'un Guillaume CANIVET concernent à un seul et même individu.

Première mention de Guillaume en 1722, à bord du morutier
La Paix, qui part pour une campagne de pêche au Banc, au large de Terre-Neuve. Il était un petit navire... Guillaume est mousse. Il n'a que 14 ans. Il accompagne son père, Jean CANIVET, lui-même fils de Louis1. Jean CANIVET a 54 ans. Le père et le fils habitent alors Donville2. Jean a un poste d'importance à bord. Il n'est pas officiellement enrôlé comme second mais comme «invalide»3. Témoin de sa fonction, sur le rôle, il est indiqué entre le second et le chirurgien (donc bien avant les simples hommes d'équipage) et sa solde est d'ailleurs bien supérieure à celle du second (140 livres de solde alors que le second n'en a que 100 , et le capitaine 200). On retrouve ensuite Jean comme lieutenant ou second capitaine sur La Marie de Grâce (1723), La Sirenne (1726), La Conception (1727), tous des morutiers.

Pour sa part, il semble que son fils Guillaume n'a pas voyagé à nouveau au long cours avant 1733, année où il s'engage sur le Marquis des Baux. Le rôle indique que c'est son «1er voyage» (en tant qu'adulte ?), qu'il a 25 ans et qu'il est habilleur.

De 1737 à 1740, il est à plusieurs reprises second ou contre-maître sur l'Hirondelle mais on le retrouve aussi en 1738 comme contre-maître sur le Fleuron. Dans les deux cas, il s'agit d'aller à l'Isle Royale pêcher la morue.

En 1742-1743, il est capitaine de l'Expédition. Fin 1743, il remplace le capitaine de la Françoise du Lac4, son prédécesseur ayant été débarqué le 12 décembre 1743. On a la date mais pas le lieu de ce débarquement.
 

 


Grand brigantin semblable à "L'Expédition 1743

Image 40. - IFN-8454345 : Grand brigantin anglais servant pour le commerce
https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb30552478s

 


L'année suivante, 1744, il est capitaine du brigantin l'Expédition qui se rend à l'Isle du Cap Raye, la pointe la plus occidentale de Terre-Neuve. Un brigantin est, de manière générale, un navire à deux mâts et à un seul pont, servant à l'exploration des côtes et à l'accompagnement des convois. La guerre déclarée, les morutiers granvillais pouvaient d'ailleurs être officiellement « armés en guerre et marchandises ».
 

 


Signature du Capitaine Guillaume CANIVET 1742
http://www.migrations.fr/NAVIRES1743/NAVIRES1742/lexpedition86_1742.htm


Signature du Capitaine Guillaume CANIVET 1744
http://www.migrations.fr/NAVIRES1744/lexpedition1744.htm

En 1745, il est second capitaine sur le Tourneur allant à l’Isle Royale.

Et donc en 1746, on le retrouve sur le Grand-Grenot à bord duquel il trouve la mort, mort glorieuse au combat. après le 14/05/1746

A quoi tient le destin ?
Guillaume CANIVET est le seul français mort pendant la bataille, un volontaire d'Auderville, Jean-Baptiste Fabien, mourant quelques jours plus tard des suites de ses blessures5
 

A quoi tient le destin (encore) ?
Guillaume
CANIVET et Georges LE PELLEY auront la jambe arrachée au cours d'un combat mais quand l'ancien capitaine par intérim de la Françoise du Lac (CANIVET) meurt, l'ancien premier lieutenant de la Françoise du Lac (LE PELLEY), celui-là même qui l'y avait remplacé au moins numériquement, survit et deviendra amiral puis ministre de la Marine

A quoi tient le destin (enfin) ?
Le Grand-Grenot, qui aura fait tant de mal aux Anglais, finira sa carrière bêtement piégé par un courant, sur les Moulières, juste à l'entrée de son port d'attache.

***

A noter que tous les rôles n'ont peut-être pas encore été transcrits puisque, sur l'Hirondelle, Guillaume était accompagné de Jean CANIVET, mousse âgé de 13 ans, qui effectuait son premier voyage. Selon le rôle de l'Hirondelle, l'adolescent était fils du capitaine Germain CANIVET, capitaine que je ne retrouve nulle part ailleurs

 

Généalogie Guillaume CANIVET
ca 1708-1746

1-Louis CANIVET
x TANQUERAY Jeanne

1-1-1 Germain CANIVET capitaine
1-1-1-2 Jean CANIVET ° vers 1668, domicilié à Donville, noté comme invalide sur le rôile du navire "La Paix" en 1722, mais mieux payé que le second.
X Marguerite CAMBERNON

1-1-2 Guillaume CANIVET ° vers 1708 + 14/05/1746 à bord du Grand Grenot, domicilié à Donville puis Granville, Mousse sur "La Paix " de 1722, lieutenant  sur l'Hirondelle (1737-1740), capitaine du brigantin "Lexpédition" en 1744, interprète sur le "Grand Grenot" en 1746.
1-1-3 Marguerite CANIVET ° 1720
X Jean Nicolas FOUGERAY le 30/04/1750 Saint-Nicolas-près-Granville

1-1-4 Louise CANIVET ° 1723 Donville
X Nicolas PAVOT 29/10/1748 Granville
Neveu côté paternel : Jean Lemaître de Donville
Frère en loy : Jean Chapon, navigant de Granville ° 1724, officier marinier sur l'Aimable Grenot et le Grand Grenot
 


 

1La première partie de cette chronique est une simple transcription de l'article publié dans l'Ouest-Eclair du 11/05/1941 sous le titre Les corsaires granvillais : le Grand-Grenot.

Cet article est probablement lui-même issu de l'étude de R. Fougeray du Coudrey : Corsaires granvillais : les Trois Grenot. publiée dans le Bulletin du Pays de Granville, en 1905 ou 1907

2Il s'agit plutôt de 1746 puisque le navire n'a été mis à l'eau que le premier dimanche d'octobre 1745

Les faits se situent pendant la guerre de succession d’Autriche (1744 - 1748)

3Le Mercure de France d'avril 1746 annonce pourtant que l'Aigle et le Dresnot, deux prises du Grand Grenot, sont arrivés à Port-Blanc.

4.Il faut plutôt lire Greyhound, comme dans le Mercure de France de juin 1746

5.550 tonneaux selon le dans le Mercure de France de juin 1746

6L'armateur Granvillais Léonor Couraye du Parc, armera successivement trois navires en course : le Charles Grenot, frégate morutière sous le nom de Comte de Torigni reconvertie dans la course, le Grand Grenot, frégate neuve construite en 1745, sur les plans du corsaire malouin les Deux Couronnes, et enfin l’Aimable Grenot , construite en 1746 sur les plans de la précédente, en passant de 300 à 390 tonneaux
Voir L'Ouest-Eclair du 14/05/1941 pour l'Aimable Grenot
En 1995, l'épave de l'Aimable Grenot a été découverte au pied des roches de la Natière, en baie de Saint-Malo. Sur les sites spécialisés, elle est identifiée comme épave Natière 2. En 2013-2014, elle a fait l'objet d'une exposition au Musée du Vieux Granville

7Ces rôles, consignés Service Historique de la Marine de Cherbourg, font l'objet de fiches de transcription sur le site http://www.migrations.fr/

8.http://www.migrations.fr/legrandgrenot1746.htm

 

10 Et de Jeanne TANQUERAY, si c'est le même Jean CANIVET fils Louis qui figure sur le Répertoire matricule des gens de mer du quartier de Granville,. Le site n'indique pas la date de ce document mais il mentionne des événements de 1708-1709. Il est donc antérieur à cette date. Il serait de 1702 environ si c'est le même Jean.

11Malheureusement, nous n'avons plus les registres paroissiaux de cette paroisse, avant le XIXe siècle

12Sur le Répertoire matricule des gens de mer du quartier de Granville, cette notion d'invalidité provient bien plus souvent (automatiquement) du fait de l'âge que d'une infirmité

13 Revenue à Granville, la Françoise du Lac est armée de 6 ou 9 canons (suivant les sources) et son commandement est confié à Martin Poittevin. Mais dès le mois de juin 1744, elle est prise par les Anglais. Au cours du combat, son premier lieutenant, Georges René Pléville-Le Pelley (1726-1805), le futur amiral et ministre de la marine (1797-1798), perd une jambe, arrachée par un boulet (comme quoi, on peut survivre à ce type d'avanie)

14 Du moins, si on se réfère aux pensions versées par la suite

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